Deux heures du matin déjà, Isabelle tombait de sommeil, dans le petit salon Parisien du jeune homme qu’elle avait accompagné chez lui ce soir là.
Las et affamée d’amour, la jeune femme feignait péniblement de ne pas se lasser de la démonstration de guitare que le jeune artiste, ivre de musique plus que de sensualité, lui infligeait depuis de longues heures maintenant. Se resservant mécaniquement à boire, Isabelle descendit son cinquième verre de vent d’un trait, dans une pénible tentative de griserie, le bellâtre ne semblant pas encore disposé à lui en procurer une sous d’autre forme.
À ce moment, on frappa à la porte. La voix d’une vieille, à priori passablement exaspéré par la veillée musicale proposé au 2è étage du 77, cité Paradis, se fît entendre à travers la porte de bois massive qui séparait le non-couple du palier.
“C’est la petite vieille du dessus”, dit nonchalamment le jeune homme, relevant à peine la tête de sa guitare.
“Je vais aller voir, si tu veux”, répondit gentiment Isabelle.
Le jeune homme fit non de la tête, tandis qu’il continuait à jouer un morceau façon Hendrix, en beaucoup plus lent et beaucoup moins harmonieux.
“Si si, j’y vais”, dit simplement Isabelle, tandis qu’elle se levait sans attendre de réponse, et se dirigeait vers la porte.
Le jeune homme, surpris, s’arrêta de jouer, releva la tête, bouche-bée, et, sans se lever, se fît attentif à l’étrange situation.
Isabelle, arrivée à la porte du studio, ouvrit naturellement la porte, et tomba nez à nez avec la petite vieille, charmante, pas surprise de tomber sur une jeune femme apparemment.
“Ah, bonsoir mademoiselle ! Vous êtes nouvelle n’est-ce pas ? C’est amusant cette époque quand même, moi de mon temps… enfin bon, ça ne me regarde pas, hein, vous faites bien ce que vous voulez. Par contre, dites moi, pourriez-vous demander à votre ami, votre amoureux, votre amant, ou que sais-je encore, moi, ce que vous dites à votre époque, qu’il pense à me rendre le sac de patate qu’il m’a emprunté pour sa raclette l’autre soir ? Parce que vous savez, je suis peut-être vieille, ma petite fille, mais je suis moderne, moi ! Ma mère était artiste ! Elle chantait à l’opéra ! Alors la musique, la fête, les filles, tout ça, je veux bien comprendre. Mais une patate, c’est une patate !”…
Isabelle, désarçonnée, ne sût que dire. Elle regarda la vieille fixement, cherchant quelque chose, mais rien ne lui vînt.
La petite vieille, la regardant fixement, lui demanda: “Vous lui direz, n’est-ce pas ? Pour mon sac de patate?”.
Isabelle regardait la vieille, curieusement, mi-amusée mi-incompréhesive, la bouche entre-ouverte de stupeur. Puis, comme reprenant ses esprits, lui sourit et lui dit: “oui, je lui dirait, soyez tranquille”.
La vieille, d’un hochement de tête, remercia, tourna le dos à Isabelle, et se mit à remonter péniblement l’étage.
Isabelle la regarda un instant, eu un petit rire tendre, puis referma la porte.
“Que voulait-elle ?”, demanda le jeune homme.
“Ses patates”, répondit Isabelle, “ses patates”…
Puis elle prit son blouson et, se rhabillant tranquillement, ajouta: “il y a au moins certaines femmes auprès de qui tu devrais te comporter comme un gentleman, tu sais. Une patate, c’est une patate”.
Le jeune homme, comprenant mal, la fixait, interrogatif. Isabelle éclata de rire, lui
tendit la main comme pour dire au revoir et lui dit: “je suis fatigué, je te remercie pour la soirée”.
“Tu ne veux pas rester ici ce soir?”, lui demanda, charmeur, le jeune homme.
“Non merci. Tu es gentil, une autre fois peut-être…”.
Le jeune homme lui tendit la main au retour, qu’elle serra, puis elle se dirigea vers la porte.
Avant de sortir, Isabelle se retourna, joueuse: “au fait, c’est quoi ton prénom?”.
“Grégoire”, lui répondit simplement le jeune homme, hagard.
“Grégoire”, répéta Isabelle à mi-voix, songeuse.
Puis elle s’en fût, rapide et légère, comme une petite fille, en ajoutant simplement, à la cantonade: “Et n’oublie pas les patates !”
“Les patates?”, fît Grégoire, à mi-voix, pour lui-même. “Ah oui, les patates… mais au fait, tu n’as même pas mon numéro !” voulut-il ajouter, se levant enfin, et se précipitant vers la porte.
Mais lorsqu’il ouvrit la pièce de bois massive qui le séparait du palier, Isabelle avait déjà disparu dans les escaliers.
“Les patates” répétait-il à lui-même, “les patates…”….